Hommage à Platon

J’ai fait un rêve.

Comme tous mes prédécesseurs, comme tous mes successeurs, j’ai fait un rêve.

Allongé sur cette terre si paisible. Sous cette chaleur si douce. Eclairé par cette lumière si pénétrante. Ce pays est étrange si étrange. Pays de Khem. Ils disent.

Mon Maître est mort. J’ai eu si peu de temps à ses côtés. 8 ans.  Mais ce temps avait comme ce goût d’éternité. Je le comprends mieux maintenant.

Maître, tu es né à 70 ans. A 70 ans tu es né à la postérité. Ils t’ont accusé de corrompre la jeunesse, de ne pas reconnaître l'existence des dieux traditionnels d’Athènes, d’avoir introduit de nouvelles divinités dans la cité.

Tu as porté la coupe à tes lèvres, tu l’as vidée jusqu’à la dernière goutte avec une aisance et un calme parfaits.

« On doit prier les dieux pour qu’ils favorisent le passage de ce monde à l’autre ; c’est ce que je leur demande moi-même et puissent-ils m’exaucer ! »

Ta mort ? Ta dernière ironie !

J’écrirai ta vie, j’écrirai la Vie. Maître, tu es une Idée. Et comme elle tu es immuable, immobile et incorruptible ! Comme tes yeux demeurés fixes. Tes yeux qui ne se refermeront jamais. Tes yeux à travers lesquels la jeunesse de tout temps pourra voir. Voir au-dedans voir au-delà. Voir. Et prendre goût à la Lumière. S’habituer à la Lumière.

J’écrirai le pensable. Cet impossible pensable. Et pour qu’un jour, un jour certainement, la ciguë, « plus jamais ça ».

Oui j’ai fait un rêve.

J’ai fait le rêve de cet Idéal. Cet Idéal devenu Cité. Un Idéal Politique.

Maître, les philosophes gouverneront, c’est inexorable.  En attendant mieux. Ils ne répondront plus aux intérêts particuliers mais serviront l’Etat, le Bien Commun, cette Idée.  Oui j’ai rêvé d’une République. Sans aucun doute le chemin sera long et âpre. Mais quelle autre issue ? Sinon s’élever ?

Ici tout ce qui m’entoure est animé de cette puissante volonté d’élévation. Vers cette Unité, vers cette origine mystérieuse et pourtant si claire. Ici tout est si clair.

Je les entends déjà. Ils diront que mes discours sentent la vieillesse et la poussière.  Oui la vieillesse. Si elle est cette ancestralité des origines. Oui la poussière. Si cette poussière vient des étoiles.

Je les vois déjà s’en emparer de cette Idée, la République. Et bien qu’Une et Indivisible par essence, ils se diviseront pour elle. Cette République est Une et sans second. Mais ils compteront. Les marchands comptent, comptent toujours. Comment le leur reprocher ? Autant de République que d’intérêts, trop particuliers…. Alors que les comptables comptent. L’idée elle, fait son chemin. Vivante elle est en Marche, elle, vraiment en marche, et continue d’inspirer, de rassembler. Ils continueront de se rassembler. Sous tes symboles, en ton nom, ils se rassembleront. Mais tout autant qu’ils se rassemblent,  je les vois inexorablement se heurter à leurs propres divisions. Aux mains des enfants, même les jouets de Dionysos deviennent objets de convoitise, de caprice, de lassitude.  A ne pas voir le feu originel, le monde continue de s’embraser. La déchirure elle est en eux, ils ne sont pas en Etat, en état d’Etre. Le dedans n’est pas dehors.

Oui Maître il faudra éduquer, un à un.  Eduquer.

Sans aucun doute le chemin sera long et âpre. Mais il est tracé n’est-ce pas ?

Maître comme tu nous as légué l’intégrité possible de l’homme, je lègue aux hommes l’intégrité possible de la cité.

Et ceux qui ne savent pas que c’est impossible le feront !

Maître nos deux Destins sont scellés.